Mercredi 17 mars
Sur le chemin du lycée, je me suis soudain surpris à penser d'amour. L'amour ! Je ne sais pas si c'est à cause de l'arrivée imminente du printemps ou la chanson un peu trop fleur bleue que j'étais en train d'écouter, bien peu importe, mais le fait que je pense à l'amour m'a tellement surpris que je ne peux me souvenir précisément comment je suis arrivé à ce songe étrange. Le fait est que je me suis remis à penser aux filles, les filles avec qui je suis sorti, avec qui j'ai couché, ou que j'ai seulement désiré. Je me suis rendu compte que je n'ai jamais vraiment ressenti une passion digne de ce nom, ou tout autre sentiment ressemblant de près ou de loin à de l'amour. Ca ne me dérange pas tellement après tout. Les filles sont toutes les mêmes, je n'y ai jamais rien compris. Si on dit quelque chose de sous entendu, dans le but d'être un peu taquin, elles sortent les griffes et vous pouvez tirer un trait dessus. Il faut dire que je ne suis pas vraiment un Casanova... On peut compter toutes mes relations sérieuses sur une seule main. Je ne suis pas le mec idéal, comme ceux qu'on voit dans les salles de gym avec des biceps aussi gros que mes cuisses. Je suis assez malingre en fait. Je ne suis pas très câlin, non plus. Mignon ? Bof, pourrait faire mieux. Intelligent ? Disons dans la moyenne. Je suis loin d'être un Don Juan, mais misanthrope est l'adjectif qui me correspond le mieux. Minces sont donc les chances que mon pot trouve son couvercle d'ici une bonne paire d'années... Profitons du temps qu'il me reste !
Jeudi 18 mars
J'ai observé de plus près les spécimens femelles de mon établissement scolaire. J'ai constaté avec horreur qu'elles étaient toutes pareilles. Une armée de clones sans précédent. Un troupeau de chieuses au rire haut perché, sans aucun charme, aucun relief dans le regard. J'ose espérer que toutes les filles du monde ne sont pas comme ça.
Et si j'avais, inconsciemment, rencontré mon couvercle sans l'avoir vu ? Je ne regarde jamais les filles, excepté aujourd'hui, mais ce n'était que par curiosité intellectuelle. Non, c'est impossible, tout simplement impensable. Mon couvercle ne se fond pas dans la masse des capsules.
Mercredi 24 mars
Samedi dernier s'est passé quelque chose d'extraordinaire. J'ai tant de mal à trouver des mots que mes mains tremblent... La folie qui m'anime me rend tout chose, chancelant et prêt à défaillir. Je ne sais par où commencer, tellement je me sens hypnotisé, comme sous l'effet d'une mauvaise drogue...
Il m'a fallu quatre jours entiers pour recouvrer un semblant de raison. Et je ne suis pas si sûr que je pourrais tenir jusqu'au bout de mon récit, tellement mon c½ur palpite à l'idée de me rappeler cet épisode fabuleux...
Samedi dernier, j'ai eu envie de flâner dans les rues de Paris. Chose assez rare ; mais ayant l'esprit débordé de questions sans queue ni tête je n'ai pu me retenir et c'est ainsi que je me suis dirigé vers la bouche de métropolitain la plus proche. J'ai toujours été fasciné par ce train souterrain qui va si vite, qui sent si mauvais et où les Parisiens mettent fin à leurs jours à qui mieux mieux, mettant ainsi en retard de multiples étudiants et autres fonctionnaires. J'aime quand la rame me fonce dessus, petit cercle de lumière blanche qui s'agrandit dans un hurlement strident, brouhaha métallique qui se mélange aux conversations de mes voisins. Tiré de mes rêveries, je suis un groupe de japonais, visiblement paumé, et entre dans la fusée horizontale. Je m'assois et j'ai bien raison, on décolle.
S'en suit mon rituel habituel, ou du moins le début... Je regarde à travers la vitre, et entre chaque station, je compte les secondes qui les séparent...Elles avoisinent la trentaine... J'en étais la de mes observations mathématiques quand le métro fut plongé dans une obscurité légère, juste assez prononcée pour transformer la fenêtre en miroir... J'entrevois comme un rideau sombre et brillant, je me retourne, par curiosité ou stupéfaction ? Je n'en saurais jamais rien puisque tout s'envola à l'instant où je la vis. J'en ai presque oublié mon nom. Tout s'effaça, le groupe de japonais, l'odeur d'urine, les graffitis sur les murs, plus rien n'avait d'importance si ce n'est son visage...
Le rideau sombre n'était autre que ses cheveux longs, d'un noir corbeau, qui étaient tellement brillants qu'ils me faisaient plisser les yeux. Elle regardait comme moi la fenêtre et ne m'aperçut pas dans le reflet. Je pus la dévorer des yeux à mon aise. Je me mis à observer chaque morceau visible de son corps, imaginant l'aspect de chaque partie qui restait cachée, me délectant de sa quiétude et de la finesse de ses formes. Sa poitrine discrète était enveloppée dans un corset blanc, laissant une partie de son cou à découvert. Elle portait autour de celui ci une chaîne en argent qui sublimait sa peau pâle et qui semblait si douce... Une jupe noire cachait ses cuisses et une partie de ses jambes. Je pus me délecter de la vision extatique de ses genoux qui ressemblaient à ceux d'une petite fille. Elle avaient aux pieds une paire de bottes vernies qui remontaient jusqu'à mi-mollet. Parcourant son corps de mes yeux impudiques, je m'arrêtais un instant sur ses bras. Ils étaient assez minces mais pas maigres, la peau étaient presque blanche, ses poignets étaient ornés de bracelet en nacre et ses doigts de pianiste étaient entourés de bagues. J'étais en pleine admiration, quand soudain, la déesse se retourne...
Les abonnés absents. Ses yeux, mon dieu, ses yeux ! Des soucoupes volantes, des papillons, des kaléidoscopes, que sais-je ! Un trou noir comme ceux dont les scientifiques parlent pour expliquer la disparition de nombreuses planètes. Ses yeux ont été les trous noirs qui ont aspiré mon âme.
Je n'ai jamais vu de tels yeux. Des yeux d'un bleu pareil, ça ne peut exister que dans un rêve ! J'aurais bien voulu me pincer, mais j'étais amorphe sous son regard bleu foncé. Elle me regarda à travers, sans me voir, et se leva. Je ne m'en rendis compte qu'au bout de quelques secondes. Je me mis alors debout et je la suivis jusqu'à la sortie. Mes jambes étaient indépendantes de mon cerveau et c'était mon c½ur qui commandait, mon c½ur qui a raté un battement et qui ne sait plus où se donner du crâne ! Accélérant l'allure, je me mis à sa poursuite sans savoir où j'allais. Au détour d'une rue, je tombe nez à nez avec une foule qui me traîne, qui m'entraîne et m'éloigne loin d'elle... Je reste inerte, hébété, je ne sais pas où je suis. Les mains dans les poches, l'air grognon, je maudis mes foutues jambes qui n'en font qu'à leur tête.
Jeudi 25 mars :
J'ai regardé dans mon livre de peinture appliquée. Bleu Klein. Ses yeux sont bleus Klein.
Lundi 29 mars :
Je ne vais plus au lycée depuis quelques jours. Je me sens un tantinet fiévreux. De plus, je suis dans l'incapacité de me concentrer... Toutes mes nuits sont rythmées par des rêves incroyables. Je rêve de deux yeux géants, à l'iris d'un bleu profond, dont la pupille m'aspire et me broie, ses longs cils en guise de mâchoires... Je rêve de la revoir, mais que faire ? Retourner sur le lieu sordide de notre rencontre ? J'ai parfois du mal à y croire quand j'y repense... Une déesse dans ce décor si insalubre... Et si je rêvais ? Il est vrai qu'elle ressemble plus à une utopie qu'à un être humain ordinaire... Ces courbes si sensuelles, ce visage si délicat... au milieu de la saleté parisienne, voici le corps le plus pur qui soit, les traits les plus voluptueux. Néanmoins, je ne peux me résoudre à la suivre. Je cours à ma perte si je m'accroche aux ailes de mon mirage...
Mardi 30 mars :
Les yeux fixés sur le macadam, j'essaye de me convaincre que je ne suis là que pour faire un tour dans Paris en solitaire. La respiration haletante, j'ouvre les portes du métro et m'assois.
Oh et puis Paris est une si grande ville, je ne la reverrais pas...
* *
*
Me rendant compte de ma futilité, je suis descendu quelques stations en avance pour pouvoir me remettre à marcher. Mon corps fourbu en avait bien besoin : mes jambes étaient engourdies, quand à mon ventre, il pesait plus lourd qu'une enclume et pour cause ! Il était plein de culpabilité.
Quand je pense qu'à à peine dix huit ans, à l'âge adulte, l'âge de toutes les responsabilités, l'âge considéré comme celui où l'on est responsable, je nourris une passion indélébile pour une inconnue ! Moi, puceau du c½ur ! Moi, qui ait toujours méprisé les bons sentiments ! Moi, qui, à sept heures du soir, marche dans les rues de la capitale pour se convaincre de remettre les pieds sur terre.
Las de ma marche, je me suis arrêté devant un pub irlandais dont la carte colorée posée à l'extérieur m'invitait à entrer. Je ne pus refuser cette invitation car la soif me tiraillait. En poussant la porte vitrée, une petite clochette suspendue avertissait mon entrée. Je fus subjugué par le décor : poufs et canapés, atmosphère cosy, portraits aux murs, le parfait petit pub british. Le barman, un adipeux rouquin muni d'un fort accent irlandais, me fit un sourire chaleureux. Après avoir commandé un café au lait, je m'assis sur un des canapés et pus, à mon aise, observer les clients. En attendant ma boisson chaude, je regardais par la fenêtre dans l'espoir de retrouver ma bohème.
<< Combien de sucres dans votre café ? >>
Je lève les yeux et faillis défaillir. Plateau dans les bras, un sourire en bandoulière, la peau pâle, les cheveux noirs, les yeux bleus Klein... Elle était là, devant moi, aussi belle qu'au premier jour...
Je ne pus articulé qu'un << Deux, merci >> maladroit, la gorge sèche.
Au bout de dix minutes, après avoir fini mon café brûlant, le rouquin irlandais m'avertit, dans toute la politesse et la grâce de son pays, que le bar fermait. Je dus partir, la tête dans les nuages... Je pris soin d'attendre ma muse, puis quand cette dernière fut sortie, je mis à sa poursuite.
Au bout de quelques mètres, elle s'arrêta. D'un geste très sensuel, elle retira le mince élastique qui tenait sa toison corbeau en cage. Puis, elle retira de sa poche un briquet translucide et alluma une cigarette. Je voyais nettement la fumée bleuâtre qui sortait de sa bouche, et je me serais damné pour être ne serait-ce qu'une volute de cette fumée. J'aurais tué père et mère pour caresser ses lèvres si tendres...
Elle fouilla dans sa poche, je ne distinguais pas ce qu'elle en sortit, mais son élastique, dans le feu de l'action, fut éjecté de sa poche et tomba sur le sol. Que faire ? Dans un état second, je me suis emparé de l'accessoire, ne sachant qu'en faire. Finalement, je n'eus pas beaucoup à réfléchir : la déesse se retourna, et pour la troisième fois, me jeta ce regard plein de nuits étoilées. Avec un sourire, elle se rapprocha de moi et me dit : << Vous pouvez le garder, vous devez bien l'aimer puisque vous me suivez depuis dix bonnes minutes... >>. Je me souviendrais toujours de ces mots car ils m'ont mis dans une transe si intense que j'eus du mal à me concentrer sur les derniers mots de sa phrase. Il me fallut au moins cinq secondes pour me rendre compte qu'elle me trouvait stupide. Le temps que j'ouvre la bouche, elle avait déjà tourné les talons et jeté sa cigarette. Eberlué, je ramassais le mégot et il rejoignit l'élastique. Je contemplais mon butin d'un air satisfait. Tous deux avaient été touchés par ma fée, ils étaient magiques, ils étaient magiques...
Mercredi 31 mars :
Je ne vais plus en cours. A quoi bon aller se préparer à un métier ? J'ai déjà commencé le mien. Je suis un explorateur, un aventurier qui brave les dangers de Paris pour retrouver mon Trésor.
Je ne dors plus non plus, à quoi bon ! Rêver de Ses yeux qui m'attirent à la mort ? Et pourquoi se nourrir, si ce n'est d'un amour fidèle ! M'a-t-elle seulement remarqué ? Joue t-Elle avec mes sentiments ? Comment diable puis-je Lui dire ? Comment me rapprocher de cette beauté fatale sans essuyer un échec ! Je ne peux survivre à cette tension qui me déchire !
Je me regarde dans un miroir et qui vois-je en mon reflet ? Elle, toujours Elle ! Je me passe de l'eau froide sur le visage pour me calmer. L'eau rougit dans mes mains et heurte le lavabo, transformé en sang ! Le sang de mon c½ur qui pleure tout ce que je ne peux pas Lui dire !
Vendredi 2 avril :
Je me suis endormi comme une pierre et je viens de me réveiller en sursauts. J'ai fait un cauchemar qui me semblait si réel ! A présent bien réveillé, j'entendais des voix qui provenaient de ma lampe de chevet. Le filament me prévint que j'hurlais dans mon sommeil. Je le remerciais d'une voix gutturale, puis, me levant, j'heurtais de mon genou le bord de ma commode. Celle-ci étouffa un gémissement de douleur. Je n'avais que faire des plaintes de mon mobilier, mon esprit était borné.
Des chiffres se roulaient sur le tapis de ma chambre en couinant, pendant que mes pieds engageaient une conversation dont je ne saisis que des bribes. Ma porte et mes volets se mirent à claquer violemment en hurlant de rire. Terrifié par ce spectacle, je me jetai sous mon lit mais j'en fus chassé immédiatement.
Chassé par mes meubles hors de ma chambre, je me réfugiais dans ma salle de bains. Mes mains tremblaient pendant que j'ouvrais un tube de somnifères. Combien pris-je de cachets ? Impossible de me souvenir. Je finis ma nuit dans la baignoire qui était ma foi très mécontente mais n'entrava pas mon sommeil.
Samedi 15 avril :
J'ai revu ma bohème aujourd'hui, mais elle ne s'est pas arrêtée. Elle est passée devant moi, et m'a envoyé un sourire. Elle portait un chapeau noir qui tranchait sur sa peau blanche. Dix minutes plus tard, je la revoie mais sans chapeau, que c'est étrange elle ne m'a pas reconnu quand je suis venu vers elle, elle m'a bousculée mais je n'ai rien senti. Deux mètres plus loin, la revoilà ! Sous une ombrelle en dentelle comme au XIX°, mais entre temps ses cheveux noirs ont disparu, laissant la place à une chevelure de miel qui coulait sur ses épaules. Ses yeux bleus n'étaient plus bleus mais verts, c'est étrange n'est ce pas ! Elle aussi me bouscula mais je ne sentais rien. Au prochain passage piéton, ma bohème refit son apparition mais sous quelle forme ! Ses yeux étaient d'un jaune éblouissant et ses cheveux d'un rouge pompier... elle était tellement grasse qu'on aurait dit une voiture...
Oui... on aurait dit une voiture.
Mercredi 38 novembre année incertaine :
J'ouvre les yeux et mon Dieu, quelle explosion de blanc ! Je vois tout en pixels, ma parole. Ma bohème mais où es tu donc ! Pourquoi m'as-tu écrasé sous ton orgueil métallique ? Ne fais pas l'innocente j'ai bien vu que c'était toi ! Et bon Dieu, cette chose me serre tellement ! Monsieur où suis-je ? Comment ça à l'hôpital ? Quelle est cette chose qui m'enserre ? Et bien figurez vous que cette camisole, comme vous dites, m'empêche de respirer ! Comment ça me calmer ? J'étouffe nom d'un chien ! Où es tu ma bohème ! Oh je ne peux même pas caresser ce mégot que tes lèvres ont touché, ni embrasser cet élastique qui a verrouillé tes doux cheveux ! Je préfère mourir plutôt qu'ignorer tout ce qui s'est passé ! Est-ce la haine qui t'a transformé ? Qu'ai-je fait pour mériter cette rage ? Je te vois danser devant mes yeux, et je ne peux même pas tendre la main pour toucher ton si doux visage ! Tue moi sur le champ ! Ou je ne parlerai plus jamais sans prononcer ton nom !
S'il vous plait... Qui a éteint la lumière ?